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    National August 23, 2026

    Ceuta et Melilla : cinq siècles d’histoire ne suffisent pas à effacer la question de souveraineté

    ARTICLE D’ANALYSE

    El Yazid MOUHSINE Professeur de médecine

    Jean-Marie HEYDT Docteur ès sciences humaines, auteur-essayiste

    Une lecture historique, juridique et géopolitique de la revendication marocaine

    Au-delà de la géographie, l’histoire des conquêtes ibériques, des sièges marocains, des traités du XIXe siècle et du parallèle avec Gibraltar éclaire la profondeur — mais aussi les limites juridiques — de la revendication marocaine sur Ceuta et Melilla.

    La question de Ceuta et Melilla est souvent réduite à une évidence géographique : deux villes administrées par l’Espagne se trouvent sur le continent africain, enclavées dans le territoire marocain et séparées de la péninsule Ibérique par la Méditerranée. Cette réalité est incontestable, mais elle ne suffit pas à établir une souveraineté.

    L’argument marocain est en réalité beaucoup plus profond. Il repose sur l’histoire de la conquête de ces territoires, leur appartenance antérieure aux ensembles politiques du Maghreb occidental, les tentatives répétées des souverains marocains pour les récupérer, les guerres et traités ayant progressivement déterminé leurs frontières et, enfin, la persistance de la revendication marocaine après l’indépendance.

    Pour autant, une démonstration historiquement crédible doit éviter une simplification : affirmer que Ceuta et Melilla auraient « toujours été marocaines » serait historiquement contestable. Phéniciens, Carthaginois, Romains, Byzantins, dynasties musulmanes et différentes puissances méditerranéennes s’y sont succédé.

    La question pertinente est donc différente : dans quelles circonstances ces villes sont-elles devenues portugaises puis espagnoles, et cette ancienneté de possession suffit-elle à effacer les conditions historiques de leur acquisition et toute revendication marocaine ?

    Ceuta avant 1415 : une ville du Maghreb occidental

    Ceuta, l’ancienne Septem puis Sebta, occupe depuis l’Antiquité une position stratégique exceptionnelle à l’entrée de la Méditerranée. Après les périodes romaine et byzantine, elle s’inscrit durablement dans l’histoire politique du Maghreb et d’al-Andalus. Elle passe notamment sous l’autorité des Almoravides, des Almohades puis des Mérinides.

    Ces dynasties ne doivent évidemment pas être assimilées mécaniquement à l’État-nation contemporain. Mais elles constituent une partie fondamentale de la continuité historique et politique du Maroc. À la veille de la conquête européenne, Ceuta appartient précisément à cet espace politique marocain.

    En 1415, une imposante flotte portugaise traverse le détroit. Sous l’autorité du roi Jean Ier de Portugal, les forces portugaises attaquent Ceuta et s’en emparent le 21 août. Les historiens portugais parlent eux-mêmes de la « conquête de Ceuta ». L’historiographie académique internationale décrit également Ceuta comme une ville ou un port marocain conquis par les Portugais.

    Ce vocabulaire est important. Ceuta n’est donc pas devenue européenne à la suite d’une évolution interne de la péninsule Ibérique. Une puissance européenne a traversé le détroit et conquis militairement une ville située sur la rive africaine appartenant alors à l’espace politique marocain. La conquête de Ceuta est d’ailleurs généralement considérée comme l’un des actes fondateurs de l’expansion portugaise outre-mer.

    Ceuta n’a même pas été conquise par l’Espagne

    Un fait est souvent oublié : l’Espagne n’a pas conquis Ceuta en 1415. Le Portugal l’a fait. Ceuta demeure portugaise pendant plus d’un siècle et demi.

    En 1580, une crise dynastique conduit à l’union des couronnes portugaise et espagnole sous Philippe II d’Espagne. Ceuta se retrouve ainsi placée sous l’autorité d’un souverain commun aux deux royaumes. Lorsque le Portugal retrouve son indépendance en 1640, Ceuta demeure sous l’autorité espagnole. Le traité de Lisbonne de 1668 consolide définitivement cette situation.

    La séquence historique mérite donc d’être rappelée : territoire du Maghreb marocain conquête→ portugaise possession portugaise union dynastique ibérique possession espagnole. Le→→→ passage définitif de Ceuta à l’Espagne résulte ainsi d’un règlement entre deux puissances européennes. Le Maroc n’est pas partie au traité de Lisbonne de 1668.

    Cela ne suffit évidemment pas à invalider juridiquement plusieurs siècles de souveraineté espagnole. Mais cela permet de réfuter une représentation historiquement erronée selon laquelle Ceuta serait simplement une ville espagnole située accidentellement sur le continent africain.

    « Une conquête ancienne demeure historiquement une conquête. »

    Melilla : l’expansion espagnole traverse à son tour la Méditerranée

    Le cas de Melilla est différent mais s’inscrit dans une dynamique comparable. La chute de Grenade en 1492 met fin au dernier royaume musulman de la péninsule Ibérique. Les monarchies ibériques commencent alors à projeter leur puissance vers le littoral nord-africain.

    En 1497, une expédition commandée par Pedro de Estopiñán prend Melilla au nom de la couronne espagnole. La ville était alors affaiblie et probablement en grande partie dépeuplée. Il faut reconnaître cette particularité historique : la prise de Melilla ne reproduit pas exactement l’assaut portugais contre Ceuta.

    Mais son contexte géopolitique est parfaitement identifiable. L’Espagne poursuit son expansion sur la côte nord-africaine et occupe ensuite plusieurs autres positions : Mers el-Kébir, Oran, Bougie, le Peñón de Vélez de la Gomera et d’autres points stratégiques du littoral maghrébin.

    La possession de Melilla doit donc être replacée dans cette politique beaucoup plus vaste d’expansion ibérique en Afrique du Nord. Or la plupart de ces possessions ont disparu au fil de l’histoire. Le fait que Melilla ait survécu à ce reflux ne modifie pas l’origine historique de son acquisition.

    Une souveraineté que les sultans marocains n’ont pas simplement acceptée

    L’un des arguments parfois avancés consiste à dire que cinq siècles de présence espagnole démontreraient une acceptation historique de la situation. L’histoire raconte quelque chose de beaucoup plus complexe.

    Les souverains marocains ont tenté à différentes reprises de récupérer les places occupées. Ceuta connaît notamment, à partir de la fin du XVIIe siècle, un siège exceptionnellement long sous le règne du sultan Moulay Ismaïl et de ses successeurs. Melilla fait également l’objet d’actions militaires marocaines, dont le siège de 1774-1775.

    Ces épisodes sont importants non parce qu’ils suffiraient à déterminer la souveraineté contemporaine, mais parce qu’ils démontrent que l’occupation ibérique n’a pas entraîné la disparition immédiate de toute prétention marocaine. Pendant plusieurs siècles, les relations entre les sultans marocains et l’Espagne restent marquées par la question de ces présides, de leurs limites, de leur approvisionnement et de leur sécurité.

    1859-1860 : la guerre qui redessine les territoires

    Un autre élément fondamental est souvent ignoré. Les territoires actuels de Ceuta et Melilla ne correspondent pas exactement aux espaces initialement conquis aux XVe et XVIe siècles. Une partie de leurs limites contemporaines résulte d’événements beaucoup plus récents.

    En 1859, l’Espagne entre en guerre contre le Maroc. Après plusieurs défaites marocaines, notamment lors de la bataille de Wad-Ras, le sultan Mohammed IV est contraint de négocier. Le traité de Wad-Ras du 26 avril 1860 impose au Maroc des conditions particulièrement lourdes : indemnité de guerre considérable, occupation temporaire de Tétouan, concessions territoriales et extension des limites espagnoles.

    Ceuta voit notamment son territoire étendu. Le territoire actuel de Ceuta ne correspond donc pas seulement à la ville conquise par les Portugais en 1415. Une partie de son périmètre résulte d’une extension territoriale obtenue par l’Espagne après avoir vaincu militairement le Maroc au XIXe siècle.

    À Melilla, une frontière déterminée par la portée d’un canon

    L’histoire de la délimitation de Melilla est encore plus symbolique. Les accords conclus entre l’Espagne et le Maroc prévoyaient l’extension du territoire autour de la place espagnole.

    Pour matérialiser la nouvelle limite, on utilisa la portée d’une pièce d’artillerie tirée depuis les fortifications espagnoles. En 1862, un canon de 24 livres connu sous le nom d’El Caminante effectua les tirs servant à déterminer cette portée, approximativement trois kilomètres. L’histoire militaire espagnole elle-même conserve la mémoire de cet épisode.

    L’image est saisissante. Une partie du périmètre terrestre de Melilla n’est donc pas l’héritage immuable d’une frontière vieille de cinq siècles. Elle résulte d’une délimitation effectuée au XIXe siècle dans le contexte d’un rapport de forces militaire profondément défavorable au Maroc.

    Cette réalité historique ne décide pas automatiquement du droit contemporain. Mais elle interdit de présenter les frontières actuelles comme une donnée naturelle, immémoriale et historiquement incontestable.

    1912-1956 : le protectorat et la distinction espagnole

    En 1912, le Maroc est placé sous protectorat français et espagnol. L’Espagne administre alors une vaste zone du nord du Maroc. Mais Ceuta et Melilla disposent déjà d’un statut différent : Madrid les considère comme espagnoles bien avant l’établissement du protectorat.

    Lorsque le Maroc retrouve son indépendance en 1956, l’Espagne restitue progressivement les territoires relevant du protectorat mais maintient sa souveraineté sur Ceuta et Melilla. C’est ici que se trouve l’un des arguments espagnols les plus sérieux : ces villes n’auraient pas été acquises pendant la colonisation moderne du Maroc et ne constitueraient donc pas des colonies à décoloniser.

    Une analyse crédible de la question doit reconnaître la force de cet argument. Mais son ancienneté ne répond pas entièrement à la question de l’origine de cette souveraineté. Une conquête ancienne demeure historiquement une conquête.

    Le Maroc indépendant n’a pas renoncé à sa revendication

    Après 1956, le Maroc revendique Ceuta, Melilla ainsi que plusieurs autres territoires administrés par l’Espagne sur ou à proximité de son littoral. La question est même portée devant les Nations unies.

    En 1975, le Maroc demande officiellement que Ceuta, Melilla, Alhucemas, le Peñón de Vélez de la Gomera et les îles Chafarinas soient examinés dans le cadre des territoires à décoloniser.

    Il convient néanmoins de préciser un élément fondamental : les Nations unies n’ont pas inscrit Ceuta et Melilla sur leur liste actuelle des territoires non autonomes. Il serait donc juridiquement incorrect d’affirmer que l’ONU reconnaît aujourd’hui Ceuta et Melilla comme des colonies espagnoles. Elle ne le fait pas. Mais il est tout aussi incorrect de prétendre que la revendication marocaine serait une invention récente : elle a été officiellement portée devant les institutions internationales depuis plusieurs décennies.

    L’argument espagnol doit être pris au sérieux

    L’Espagne exerce aujourd’hui sur Ceuta et Melilla une souveraineté effective et ancienne. Les deux villes disposent depuis 1995 de statuts d’autonomie. Elles participent au système politique espagnol, élisent leurs représentants et sont soumises au droit espagnol.

    Madrid considère formellement Ceuta et Melilla comme des parties intégrantes du Royaume d’Espagne. Cinq siècles d’administration constituent incontestablement un argument juridique important.

    Il serait donc excessif d’affirmer que l’histoire suffit, à elle seule, à établir juridiquement aujourd’hui la souveraineté marocaine. Mais l’inverse est également discutable : l’ancienneté d’une possession ne suffit pas nécessairement à effacer les circonstances historiques dans lesquelles elle est née.

    Gibraltar : le paradoxe espagnol

    À quelques kilomètres de Ceuta se trouve Gibraltar. L’Espagne revendique toujours ce territoire au Royaume-Uni. Gibraltar est britannique depuis le début du XVIIIe siècle et sa cession à la Couronne britannique a été consacrée par le traité d’Utrecht de 1713. Plus de trois siècles se sont écoulés. Pourtant, Madrid considère que cette durée n’éteint pas sa revendication historique.

    Ce constat soulève une question légitime. Si plusieurs siècles de possession étrangère suffisaient automatiquement à supprimer toute revendication territoriale, pourquoi l’Espagne continue-t-elle à revendiquer Gibraltar ? Inversement, si Madrid considère qu’une revendication historique peut survivre pendant trois siècles, elle peut difficilement invoquer la seule ancienneté de sa présence à Ceuta et Melilla pour considérer toute revendication marocaine comme intrinsèquement illégitime.

    Les situations juridiques ne sont certes pas identiques. Gibraltar figure sur la liste des territoires non autonomes des Nations unies, contrairement à Ceuta et Melilla. Le traité d’Utrecht constitue également un instrument juridique spécifique. Il serait donc erroné d’affirmer que Gibraltar, Ceuta et Melilla constituent juridiquement le même dossier.

    Mais le parallèle reste politiquement et historiquement pertinent. Il démontre surtout une chose : le passage du temps n’efface pas nécessairement une question de souveraineté.

    « Le passage du temps n’efface pas nécessairement une question de souveraineté. »

    Pour une approche maroco-espagnole tournée vers l’avenir

    Reconnaître cette histoire ne signifie pas appeler à la confrontation. Le Maroc et l’Espagne sont aujourd’hui deux pays voisins, partenaires et profondément interdépendants. Leur avenir commun dépasse largement les différends hérités de l’histoire : économie, sécurité, migrations, énergie, Méditerranée, Afrique, échanges humains et culturels les rapprochent chaque jour davantage.

    La question de Ceuta et Melilla mérite précisément pour cette raison d’être abordée avec sérénité. Une revendication territoriale n’implique ni hostilité envers l’Espagne ni remise en cause des populations vivant actuellement dans ces villes.

    Le Maroc peut donc défendre sa lecture historique tout en affirmant clairement trois principes : absence de recours à la force, respect des populations concernées et recherche d’un dialogue bilatéral de long terme. L’objectif ne devrait pas être de transformer l’histoire en instrument de confrontation, mais d’empêcher que cinq siècles d’administration soient utilisés pour effacer cinq siècles de questionnement historique.

    Conclusion

    La géographie place Ceuta et Melilla en Afrique, sur le littoral marocain. Mais l’histoire apporte à la revendication marocaine une profondeur que la géographie seule ne pourrait fournir.

    Ceuta fut conquise en 1415 par le Portugal sur la rive marocaine du détroit. Melilla fut occupée par l’Espagne en 1497 dans le contexte de son expansion nord-africaine. Les souverains marocains contestèrent cette présence. Les frontières actuelles furent en partie façonnées par les guerres et les rapports de forces du XIXe siècle. Et le Maroc indépendant continua à porter la question sur la scène internationale.

    Cela ne signifie pas que le débat juridique contemporain soit tranché en faveur du Maroc. Il ne l’est pas. Mais cela signifie que la question existe historiquement et qu’elle ne peut être balayée par la seule formule : « Ceuta et Melilla sont espagnoles depuis cinq siècles. » Car cette formule appelle immédiatement une autre question : comment le sont-elles devenues ?

    L’ancienneté d’une situation peut la consolider juridiquement. Elle ne peut pas en modifier rétrospectivement l’origine. De même que l’Espagne considère que trois siècles de souveraineté britannique n’ont pas fait disparaître toute question historique concernant Gibraltar, le Maroc peut légitimement considérer que cinq siècles écoulés n’interdisent ni de rappeler l’histoire de Ceuta et Melilla, ni d’entretenir une revendication politique, à condition de la défendre par le droit, le dialogue et les moyens pacifiques.

    La véritable question n’est donc pas de nier l’Espagne d’aujourd’hui. Elle est de reconnaître l’histoire d’hier afin de pouvoir, un jour, discuter sereinement de l’avenir.

    Repères chronologiques

    1415 : Conquête de Ceuta par le Portugal.

    1497 : Prise de Melilla par une expédition espagnole.

    1580 : Union dynastique des couronnes espagnole et portugaise.

    1668 : Traité de Lisbonne : consolidation de Ceuta sous souveraineté espagnole.

    XVIIe-XVIIIe s. : Sièges et tentatives marocaines contre les présides.

    Guerre hispano-marocaine et défaite du Maroc.

    1859-1860 : Traité de Wad-Ras ; extensions territoriales.

    26 avril 1860 : Délimitation de Melilla, notamment par la portée du canon El Caminante.

    1862: Début du protectorat espagnol dans le nord du Maroc.

    1912 : Indépendance du Maroc ; maintien espagnol à Ceuta et Melilla.

    1956-1975 : Démarche marocaine aux Nations unies concernant les territoires espagnols d’Afrique du Nord.

    1995: Statuts d’autonomie de Ceuta et Melilla.

    Références documentaires principales

    1. Encyclopaedia of Portuguese Expansion / Universidade Nova de Lisboa — documentation sur la conquête portugaise de Ceuta en 1415.

    2. Cambridge University Press — travaux de synthèse sur l’histoire du Portugal et l’expédition contre Ceuta.

    3. Ejército de Tierra / Instituto de Historia y Cultura Militar (Espagne) — documentation historique officielle sur Ceuta, Melilla, la guerre de 1859-1860 et les délimitations territoriales.

    4. Traité de Wad-Ras, 26 avril 1860 — dispositions consécutives à la guerre hispano-marocaine.

    5. Documentation historique militaire de Melilla — délimitation du territoire et tirs du canon El Caminante en 1862.

    6. Nations unies — documents relatifs aux démarches marocaines concernant Ceuta, Melilla et les autres territoires administrés par l’Espagne en Afrique du Nord.

    7. Boletín Oficial del Estado — Lois organiques 1/1995 et 2/1995 portant statuts d’autonomie de Ceuta et Melilla.

    8. Nations unies — liste des territoires non autonomes, notamment pour la situation distincte de Gibraltar.

    9. Traité d’Utrecht, 1713 — fondement conventionnel de la présence britannique à Gibraltar.

    Note éditoriale : cet article distingue volontairement les faits historiques, les arguments politiques et l’état actuel du droit international. Il ne présente pas comme acquise une souveraineté que les institutions internationales ne reconnaissent pas aujourd’hui au Maroc.

     

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