Libéré mais pas réduit au silence, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal revient sur le devant de la scène avec une déclaration qui résonne fortement de Rabat à Paris. Il réaffirme que Tlemcen et Maghnia appartiennent historiquement à l’espace territorial marocain. Il annonce aussi son intention d’engager des poursuites contre le président algérien Abdelmadjid Tebboune, qu’il accuse d’avoir orchestré son emprisonnement pour ses opinions politiques, une détention qu’il juge arbitraire. Pour un homme de plus de quatre-vingts ans qui a connu la cellule, ces mots ne relèvent pas de la provocation. Ils traduisent la constance d’un intellectuel qui refuse que l’Histoire soit écrite par décret.
Il faut rappeler l’origine de cette affaire. La condamnation de Sansal découle d’un entretien accordé au média français Frontières, où il évoquait l’origine coloniale des frontières actuelles de l’Algérie et rappelait que des parties de son territoire relevaient historiquement du Maroc. Arrêté en novembre 2024 à son arrivée à l’aéroport d’Alger, il a d’abord disparu pendant une semaine, sans accès à un avocat ni à sa famille. En appel, la justice algérienne a confirmé sa peine de cinq ans de prison sur la base de l’article 87 bis du code pénal, une disposition que les défenseurs des droits humains critiquent pour son flou. Un régime qui emprisonne un historien pour une lecture du passé montre qu’il redoute ce que ce passé révèle.
Ce dossier, je l’ai suivi depuis le premier jour. À travers plus de dix articles, j’ai dénoncé l’incarcération de Boualem Sansal, l’acharnement judiciaire dont il a fait l’objet et le silence complice d’une partie de la scène internationale. Chacun de ces textes défendait la même conviction, la liberté d’un penseur et la vérité historique sont indissociables. La déclaration d’aujourd’hui ne vient pas clore ce combat. Elle le confirme, en montrant que la prison n’a pas réussi à faire plier un esprit libre.
Sur le fond, les propos de Sansal rejoignent ce que de nombreux historiens rappellent depuis des décennies. Les frontières de l’ouest algérien ont été tracées par l’administration coloniale française, souvent au détriment du Royaume chérifien, dont l’influence politique, religieuse et culturelle s’étendait bien au-delà des lignes actuelles. Pour le Maroc, cette mémoire n’est pas une revendication d’expansion. Elle est l’expression d’une identité territoriale enracinée dans les siècles, la même qui fonde aujourd’hui son attachement à son intégrité, du nord au Sahara, désormais reconnue par un nombre croissant de partenaires internationaux.
En choisissant la voie judiciaire plutôt que la rancune, Boualem Sansal donne une leçon de dignité. Il rappelle que les peuples marocain et algérien partagent une histoire commune que les régimes ne peuvent effacer, et que le débat sur le passé doit se mener avec des arguments, pas avec des menottes. Le Maroc, fidèle à sa tradition de sagesse et de main tendue, n’a nul besoin d’enflammer ce dossier. Il lui suffit de laisser parler l’Histoire et ceux qui, comme Sansal, ont le courage de la dire.

