Par Dr QORIA Anouar – Diplômé en études du renseignement
Invité sur le plateau de LCI, le spécialiste du renseignement et écrivain français Vincent Crouzet a livré une lecture qui ne laisse pas indifférent, selon lui, la mobilisation de la jeunesse marocaine connue sous le nom de GenZ 212 n’a pas échappé aux tentatives d’infiltration et d’instrumentalisation des services de renseignement algériens, qui auraient cherché à exploiter cette colère sociale au profit de leurs propres desseins, venant d’un connaisseur des arcanes du renseignement, et prononcée sur une chaîne d’audience nationale, cette appréciation a un poids certain, même si elle demeure, à ce stade, l’analyse d’un expert et non une conclusion judiciaire.
Cette lecture n’a pourtant rien de surprenant pour ceux qui suivent de près le dossier, je l’ai écrit à plusieurs reprises, dans de nombreux articles publiés au fil de la mobilisation, le serveur Discord sur lequel s’organisait le mouvement est rapidement devenu une cible privilégiée pour l’appareil militaire algérien, j’y ai défendu l’idée que ce dernier avait su pénétrer cet espace numérique ouvert en s’appuyant sur des relais installés à l’étranger, des voix ayant fait le choix de tourner le dos à leur pays, avec un objectif clair, détourner une contestation sociale légitime pour en faire une arme contre l’image des institutions marocaines, ce raisonnement ne repose pas sur une intuition isolée, il s’adosse à un précédent que les Marocains connaissent bien, celui du collectif de pirates informatiques désigné sous le nom de Jabaroot DZ. Depuis avril 2025, ce groupe se présentant comme algérien a revendiqué une succession d’attaques contre des organismes publics du royaume, il s’est d’abord fait connaître par la diffusion de plus de cinquante mille fichiers issus des serveurs de la Caisse nationale de sécurité sociale, exposant les données de près de deux millions d’adhérents, avant de viser l’Agence nationale de la conservation foncière, le ministère de la Justice, puis plusieurs personnalités politiques, le gouvernement marocain avait alors vu dans ces offensives une tentative de nuire aux avancées diplomatiques du royaume sur la question du Sahara Marocaine.
C’est précisément dans cette continuité que s’inscrit mon analyse, la méthode est la même, seule la cible change, hier, il s’agissait de dérober et de jeter en pâture des données sensibles pour ébranler la confiance des citoyens envers leurs administrations, aujourd’hui, il s’agit de s’immiscer dans une colère sociale bien réelle pour l’orienter vers la défiance généralisée, la radicalisation et la délégitimation des institutions, dans les deux cas, l’objectif reste identique, affaiblir l’État marocain de l’intérieur, en exploitant les failles du numérique et les frustrations d’une partie de la population, les propos de Vincent Crouzet viennent ainsi conforter une grille de lecture que j’avais déjà développée, et lui confèrent un écho qui dépasse désormais les frontières du Maroc, cette convergence ne dispense pas pour autant de rigueur, l’identité exacte des opérateurs de Jabaroot n’a jamais été officiellement établie, et certaines enquêtes ont même évoqué d’autres pistes, de même, les déclarations télévisées de l’expert français gagneraient à être étayées par des éléments documentés rendus publics, c’est d’ailleurs là que réside l’enjeu, transformer un faisceau d’indices et de convergences en démonstration incontestable, afin que la vérité ne puisse plus être balayée d’un revers de main comme une simple obsession du complot.
Il faut également replacer ces accusations dans le climat régional qui les entoure, les relations diplomatiques entre Rabat et Alger sont rompues depuis 2021, et la rhétorique de l’ingérence est devenue un registre permanent, il est d’ailleurs révélateur qu’au moment même où GenZ 212 mobilisait au Maroc, l’agence officielle algérienne APS se soit empressée d’accuser le royaume d’être derrière les appels à manifester lancés en Algérie sous la bannière d’un GenZ 213, cette accusation en miroir dit beaucoup de la manière dont le régime algérien perçoit la contestation de sa propre jeunesse, et de sa tendance à projeter sur son voisin les pratiques qu’on lui prête, reste l’essentiel, qu’aucune lecture sécuritaire ne doit occulter, les revendications portées par la jeunesse marocaine, qu’il s’agisse de l’hôpital public, de l’école, de l’emploi ou de la justice sociale, sont légitimes et profondément enracinées, dénoncer les tentatives d’instrumentalisation extérieure ne revient en aucun cas à disqualifier cette génération ni à réduire son engagement à une manipulation, c’est au contraire la protéger contre ceux qui voudraient confisquer sa voix pour servir des agendas qui ne sont pas les siens, car aucune opération d’influence, aussi habile soit-elle, ne peut prospérer sans un terreau social préexistant.
Au fond, la leçon est double, elle rappelle d’abord que la souveraineté se joue désormais aussi dans l’espace numérique, où un serveur Discord ou un canal Telegram peuvent devenir des champs de bataille à part entière, et que la vigilance face aux manœuvres hostiles doit être à la hauteur de cet enjeu, elle rappelle ensuite que la meilleure réponse à ces tentatives de déstabilisation reste la capacité de l’État à entendre sa jeunesse et à répondre concrètement à ses attentes, c’est à cette condition que les mains invisibles, d’où qu’elles viennent, perdront le terrain qu’elles cherchent à conquérir.

